Il y a presque dix ans, j’ai commencé à pousser les portes des entreprises avec une chaise de massage sous le bras. La semaine dernière, j’ai franchi la porte de la 40e entreprise…
Quarante entreprises, quarante univers. J’ai visité des petites structures aux grands groupes, des open spaces aux bureaux feutrés, des environnements bruyants aux espaces presque silencieux, des structures très hiérarchisées, des petites équipes soudées, des start-up où des haltères traînent dans les couloirs, des lieux où l’on sent l’énergie circuler, tantôt de la légèreté et de l’enthousiasme, tantôt une concentration dense mâtinée de tension.
Durant toutes ces années, j’ai appris à regarder. Avant même de commencer un massage, j’observe déjà une série de petits détails. La manière dont je suis accueillie, les regards, les visages, le rythme des pas et la posture des personnes qui passent dans les couloirs, la façon dont elles se parlent. J’ai souvent l’impression qu’une entreprise est un être vivant qui possède un corps, elle aussi, une respiration, un rythme, une manière de se tenir. Et lorsqu’on y entre pour la première fois, on peut parfois en sentir la pulsation.
Au fil des années, j’ai rencontré des centaines de travailleurs. Ceux qui arrivent avec les yeux qui brillent parce qu’ils sont passionnés par ce qu’ils font. Ceux qui sont fatigués sans même avoir encore trouvé les mots pour le dire. Ceux qui s’installent sur la chaise en pensant simplement s’offrir quinze minutes de détente et qui, en se relevant, prennent soudain conscience qu’ils sont plus fatigués ou plus tendus qu’ils ne l’imaginaient. Parce qu’il y a parfois une fatigue plus discrète qui se cache derrière un « ça va », une nuque tendue, des épaules trop hautes, une respiration plus courte. Et le massage est là, comme un appel plus profond vers une reconnexion à soi.
C’est peut-être ça qui me touche le plus dans ce travail. Je ne donne pas seulement un massage de quinze ou vingt minutes. J’essaie d’offrir un espace. Un espace où, pendant quelques instants, il n’y a plus rien à produire, rien à décider, rien à résoudre. Il y a juste un corps qui peut enfin être écouté. Et parfois, dans ce silence-là, quelque chose se remet à parler. Une fatigue, une tension, un besoin de ralentir. L’envie de prendre davantage soin de soi. Je me vois alors comme une sorte d’ « éveilleuse de conscience » discrète. Je ne prétends pas apporter de solution, je crée simplement une parenthèse, les conditions pour que chacun(e) puisse, un instant, revenir à l’écoute de ce qui se passe en lui, en elle. J’offre un moment où la personne peut retrouver le chemin de son propre corps et ses besoins profonds.
Lorsque les entreprises font appel à moi, c’est souvent après une période intense, un projet qui s’achève, une grosse échéance, un surcroît de travail. J’arrive après des semaines où chacun a donné davantage que d’habitude. Alors le massage devient autre chose qu’un moment de détente. Le massage est alors un cadeau pour les travailleurs, mais pas seulement. C’est un geste de reconnaissance pour les efforts fournis, mais aussi un cadeau de remerciement. Parce que derrière la fonction, les objectifs, les résultats et les tableaux Excel, il y a toujours des êtres humains qui travaillent, qui s’investissent, qui doutent, qui se fatiguent, qui espèrent, qui sont déçus parfois.
Cette reconnaissance est très importante et précieuse à mes yeux. Bien sûr, le massage ne plaît pas à tout le monde. Certaines personnes n’aiment pas être touchées, d’autres n’en ressentent pas les bienfaits. C’est très bien ainsi. Un groupe humain n’est jamais parfaitement homogène. Il est traversé de sensibilités différentes, de manières variées de vivre le travail, les attentes et les fragilités ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Une entreprise n’est pas une machine. C’est un rassemblement d’êtres humains avec leurs forces et leurs limites, leur enthousiasme et leurs contradictions, leurs moments de grâce et leurs moments de fatigue.
Si je retiens bien quelque chose de ces 10 années où j’ai circulé dans les entreprises, c’est qu’aucune entreprise n’est parfaite, comme aucun être humain ne l’est non plus. Chacun fait ce qu’il peut. Nous avons toutes et tous besoin, de temps en temps, de nous arrêter suffisamment longtemps pour nous demander comment nous allons vraiment. Pas seulement dans notre vie privée, au travail aussi. Peut-être même particulièrement au travail, puisque nous y déposons une si grande part de notre vie. Il y a en chacun de nous une capacité à s’arrêter, à écouter, à questionner ce qui ne va plus et à chercher une manière plus juste de mieux habiter sa vie. Même au travail. Parce que se sentir plus vivant et vibrant est très important.
Je suis convaincue que l’intelligence du cœur a sa place dans le monde professionnel, et pas uniquement dans le secteur de l’aide aux personnes. Je crois qu’un geste simple peut parfois dire beaucoup et que l’accumulation de gestes en apparence anodins, s’ils sont animés par l’intelligence du cœur, peuvent nous pousser très loin en faisant naître de belles initiatives, des projets porteurs ou des moments d’apaisement entre collègues.
Alors, après avoir franchi quarante portes d’entreprises, je vais continuer à pousser les suivantes avec ma chaise de massage sous le bras, toujours accompagnée de la même curiosité et la même bienveillance pour les êtres humains qui se trouvent derrière ces portes et à qui je pourrai peut-être apporter un petit moment de douceur empli d’une signification propre à chacun…
